
“Notre mission est d’aider les personnes en situation de précarité à s’affranchir du tabac grâce à la vape, sachant que la prévalence tabagique est particulièrement élevée dans les milieux défavorisés.”
Créée en 2014, La Vape du Cœur est une association à but non lucratif française luttant contre le tabagisme auprès des populations les plus vulnérables. Elle collecte du matériel de vapotage et des e-liquides donnés par des professionnels du secteur pour les redistribuer gratuitement. Son action s’adresse principalement aux adultes en situation de précarité sociale ou financière, ainsi qu’aux personnes hospitalisées en milieu psychiatrique ou carcéral. En partenariat avec des structures médicales et des travailleurs sociaux, l’organisme accompagne le sevrage tabagique en offrant une alternative à la cigarette traditionnelle. Grâce au bénévolat et à la solidarité de la communauté des vapoteurs, l’association réduit les inégalités d’accès à la santé préventive. Elle constitue ainsi un levier d’entraide concret combinant réduction des risques et soutien social. Entretien avec Serge Le Faurestier, assistant de direction à La Vape du Cœur.
Comment est née l’association La Vape du Cœur ?
Serge Le Faurestier : À la base, c’est un groupe Facebook créé en 2014 par Hichem Abdel. Il a remarqué que beaucoup de vapoteurs voulaient se séparer de leur ancien matériel qui fonctionnait encore, tandis que d’autres n’avaient pas les moyens d’acheter un kit pour arrêter de fumer. Il s’est dit qu’il fallait les mettre en relation, dans une logique de recyclage et de cercle vertueux, en s’inspirant des Restos du Cœur. Le succès a été tel que la gestion du groupe est rapidement devenue trop compliquée. L’association loi 1901 La Vape du Cœur a donc été créée officiellement en 2015.
Comment l’association s’est-elle structurée par la suite ?
SLF : Hichem a passé le relais à Julien Le Vaillant (aujourd’hui chez FUU), qui a pris la présidence. Très vite, en 2015, les premiers partenariats se sont noués avec des structures comme Les Petits Frères des Pauvres ou Notre-Dame des Sans-Abris. Puis nous sommes entrés en relation avec le RESPADD (Réseau Établissements de Santé pour la Prévention des Addictions). Fin 2016, avec Stéphane Papathéodorou, nous avons rejoint le projet en tant que bénévoles. Lors du Mois Sans Tabac de novembre 2016, nous avons mené une trentaine d’ateliers dans des CSAPA, CAARUD et CHRS d’Île-de-France. En 2019, Xavier Guillou est devenu président en apportant d’autres projets notamment autour du sevrage tabagique en milieu carcéral. L’activité a tellement grandi qu’il a fallu salarier des permanents pour gérer la coordination et la logistique au dépôt en Normandie.
Concrètement, comment fonctionne l’aide apportée par l’association ?
SLF : Notre mission est d’aider les personnes en situation de précarité à s’affranchir du tabac grâce à la vape, sachant que la prévalence tabagique est particulièrement élevée dans les milieux défavorisés. Aujourd’hui, l’aide aux particuliers directs ne représente plus que 0,5 % de notre activité. Tout le reste passe par le réseau médico-social : nous travaillons avec des centaines de structures partenaires.
D’où viennent le matériel et les e-liquides que vous redistribuez ?
SLF : Ils proviennent de dons de professionnels de la vape : des grossistes, des fabricants (comme VDLV, Alfaliquid, Le Petit Vapoteur, ADNS, Flavor Hit…) et parfois des boutiques indépendantes ou des constructeurs. Je précise car cela a une véritable importance : nous refusons toute donation des entreprises rattachées à l’industrie du tabac, ce qui serait totalement incompatible avec tout partenariat et travail avec des structures de santé !
FIVAPE : partenaire et soutien de La Vape du Cœur
La FIVAPE incite ses adhérents et tous les professionnels de la vape à soutenir de La Vape du Cœur pour ses actions de terrain auprès des publics les plus démunis et les plus fragiles, premières victimes du tabagisme. Toutes les boutiques partenaires de La Vape du Cœur, adhérentes ou non à la FIVAPE, sont repérables sur l’annuaire vape.fr.
Quels critères doivent respecter les dons de matériel et de liquides ?
SLF : Les professionnels remplissent un formulaire avec le listing de ce qu’ils souhaitent donner. Nous faisons un tri rigoureux avant de recevoir les palettes au dépôt. Pour le matériel, nous privilégions les kits primo-accédants simples d’utilisation. Pour les liquides, nous refusons les saveurs rappelant l’alcool (mojito, rhum, etc.) car le public, notamment en CAARUD, présente souvent des poly-addictions. Nous limitons aussi le 0 mg/ml, peu utile en sevrage, ainsi que les grands formats à booster, trop complexes à préparer en structure ou en psychiatrie. Nous acceptons les flacons jusqu’à 1 an après leur DDM (Date de Durabilité Minimale).
Comment les structures de santé reçoivent-elles ce matériel ?
SLF : Elles passent commande sur notre site. Chaque structure conventionnée a droit à 3 colis par an, contenant chacun :
- 25 kits de sevrage complets ;
- Entre 300 et 500 fioles de liquide.
Cela représente 75 kits et environ 1 000 fioles par an et par établissement. Nous demandons simplement une participation aux frais de port (85 € pour un colis mixte de 20 kg, 45 € pour un colis de e-liquides seuls). Les dons faits par les professionnels sont, quant à eux, défiscalisés à hauteur de 66 %.
Intervenez-vous encore directement auprès des usagers ?
SLF : Beaucoup moins qu’au début. Aujourd’hui, ce sont les professionnels de santé sur le terrain qui ont pris le relais et assurent la distribution auprès de leurs usagers. Pour les accompagner, la signature de la convention leur donne droit à une formation initiale de deux heures en visioconférence, et parfois en présentiel, pour leur expliquer le fonctionnement technique de la vape et les bases du sevrage avec cet outil. De plus, après chaque réception de colis, on peut leur proposer un atelier de 30 minutes pour leur expliquer spécifiquement le fonctionnement du matériel reçu (remplissage, changement de résistance, réglages). Xavier intervient également lors de formations plus institutionnelles, notamment une formation de deux jours organisée une fois par an au sein de la Fédération Addiction.
Avez-vous des retours sur l’efficacité de vos actions auprès des usagers ?
SLF : C’est très difficile de constituer des études de cohorte strictes, car le public en situation de précarité est très volatile. Cependant, les retours des professionnels de santé sont très positifs. Les chiffres observés rejoignent les données de la revue Cochrane : la vape est efficace, particulièrement lorsqu’on l’utilise en synergie avec les autres substitutions. Le facteur financier (le prix du paquet de cigarettes) reste le premier déclencheur du sevrage, et la possibilité de tester gratuitement du matériel adapté lève un frein majeur.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels fait face La Vape du Cœur ?
SLF : Si les évolutions réglementaires ou fiscales venaient à assimiler fiscalement et légalement la vape au tabac traditionnel, cela poserait un problème critique. Il est strictement interdit par la loi de recevoir ou de faire des dons de produits du tabac. Si la vape est assimilée au tabac, une structure de santé ne pourra plus réglementairement en distribuer, et notre association devrait cesser ses activités. Malgré le manque de soutien, voire le frein imposé par les consignes officielles lors d’opérations comme le Mois Sans Tabac, nous constatons sur le terrain que les professionnels de santé, tabacologues et addictologues restent convaincus de l’utilité de la vape et continuent de s’appuyer sur notre action.
Un réseau étendu à toute la France
La Vape du Cœur a noué des partenariats avec près de 300 structures à travers la France, réparties notamment entre :
- Structures médico-sociales : 40
- Associations spécialisées en addictologie : 50
- Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) : 42
- CH, CHU, CHRS et cliniques : 40
- Communautés thérapeutiques : 3
- Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) : 112
- Équipes de liaison et de soins en addictologie (ELSA) : 1
- Lits halte soins santé (LHSS) : 8