Quand les faits scientifiques ne parviennent plus aux citoyens

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Quand les faits scientifiques ne parviennent plus aux citoyens

Tribune de Jean Moiroud

Trois Français sur quatre ne savent pas que vapoter est moins dangereux que fumer. Ce chiffre, issu d’un sondage OpinionWay réalisé en avril 2026 auprès d’un échantillon représentatif de la population, mérite qu’on s’y arrête, non pour ce qu’il dit d’un produit, mais pour ce qu’il révèle d’un dysfonctionnement plus profond dans la manière dont le savoir scientifique circule jusqu’au citoyen.

Car le paradoxe est saisissant. Jamais les connaissances sur les risques comparés de la cigarette et de ses alternatives nicotiniques n’ont été aussi solides et aussi documentées. En décembre 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a publié un rapport d’expertise collective de plus de 700 pages, fruit de trois ans de travaux, qui confirme sans ambiguïté la hiérarchie des risques : fumer tue, massivement et certainement ; vapoter n’est probablement pas sans risque, mais aucun méfait comparable n’a été établi à ce jour. L’ANSES elle-même s’y inquiète : « dans la majorité de la population générale, les risques liés à la cigarette électronique sont perçus comme équivalents ou plus graves que ceux liés au tabac fumé » et juge « important de communiquer et diffuser les conclusions de ce rapport auprès des différentes populations ».

Cette recommandation n’a pas été suivie d’effets. Mieux, ou plutôt pire : la parution du rapport, en février 2026, a déclenché un emballement médiatique qui a produit exactement l’effet inverse. Des affirmations inexactes ont inondé médias et réseaux sociaux, sans qu’aucune correction publique n’en atténue la portée. Le sondage d’avril 2026 a été conduit deux mois après cette séquence, et ses résultats, déjà préoccupants dans l’absolu, se sont fortement dégradés par rapport à l’année précédente : ils portent, selon toute vraisemblance, la marque de cette distorsion.

Ce constat oblige à poser une question que la santé publique esquive peut-être trop souvent : qu’est-ce qui détermine la perception du risque chez un individu ? Les faits scientifiques, seuls, n’y suffisent pas : c’est la façon dont l’information circule et s’ancre qui est déterminante. Les travaux sur le biais de négativité l’établissent clairement : les alertes sanitaires, même infondées, s’impriment durablement, tandis que les mises au point s’effacent. La désinformation, une fois ancrée, résiste à la rectification. C’est là un phénomène solidement établi en psychologie cognitive.

Dans le domaine de la santé, ce biais est amplifié par la structure même du traitement médiatique. Les controverses génèrent de l’audience et les nuances, non. Un titre affirmant que « la cigarette électronique présente des risques » sera lu par des millions de personnes. Le rapport de 700 pages qui contextualise et hiérarchise ces risques sera, au mieux, lu par quelques milliers. L’asymétrie n’est pas une faute de qui que ce soit, elle est structurelle. Mais elle a des conséquences réelles, mesurables et graves.

À cette asymétrie médiatique s’en ajoute une autre, plus troublante encore : celle qui naît des conflits d’image. L’industrie du tabac en offre l’illustration la plus nette. Lorsqu’un secteur dont le passé est chargé de mensonges documentés se positionne sur le marché du vapotage et tient simultanément un discours public sur la réduction des risques – position qui, sur le fond, correspond aux conclusions scientifiques -, la défiance qu’il provoque s’étend bien au-delà de lui-même. C’est le raisonnement par contamination : la source discrédite le message, et le message finit par discréditer le concept lui-même. La méfiance atteint les données, les institutions qui les produisent, et in fine les citoyens qui auraient eu besoin de ces informations pour prendre des décisions éclairées.

Le résultat de cette combinaison (biais cognitifs, défaillance de la communication publique, brouillage des lignes) n’est pas abstrait. Quatre Français sur cinq pensent que la nicotine est cancérigène. Or la nicotine n’est pas cancérigène : c’est la combustion du tabac qui l’est. Cette confusion n’est pas nouvelle : elle est connue et documentée par l’Institut national du cancer et Santé publique France. Elle n’est pas anodine : elle dissuade des personnes dépendantes du tabac de recourir aux substituts nicotiniques, pourtant remboursés et recommandés par les autorités sanitaires, ou d’envisager le vapotage, dont la moindre nocivité est aujourd’hui reconnue par les mêmes institutions. La désinformation, ici, a un coût sanitaire direct, indépendant de tout débat sur tel ou tel produit.

Ce phénomène interroge la responsabilité des institutions de santé publique, non pour les accabler, mais pour les interpeller. Sur ce point, le consensus scientifique, en France, est solide. Mais sa transmission vers le grand public est manifestement défaillante. La communication institutionnelle est conçue, le plus souvent, pour éviter d’être mal comprise, c’est-à-dire pour être prudente, nuancée, conditionnelle. Ces qualités font la rigueur scientifique d’un rapport. Elles en font aussi la fragilité communicationnelle, dès lors qu’elles entrent en concurrence avec des messages simplistes, péremptoires et anxiogènes.

La question qui se pose, en dernière instance, est celle de la confiance. Une démocratie sanitaire suppose que les citoyens puissent former des jugements informés sur les risques qui les concernent, et que les institutions dépositaires de la connaissance scientifique en soient aussi les garantes actives dans l’espace public, au-delà des seuls rapports d’expertise, là où se forment les représentations. Quand cet espace est abandonné, ce ne sont pas que les faits qui perdent, ce sont des personnes qui continuent de fumer faute d’une information juste sur les alternatives qui s’offrent à elles.

Jean Moiroud est président de la FIVAPE (Filière Française de la vape, syndicat interprofessionnel indépendant de l’industrie du tabac).